N’aborder la vendetta que par le biais de la réalité historique paraît extrêmement réducteur, car celle-ci, du fait d’un écrivain, Prosper Mérimée, a fait irruption dans l’imaginaire continental et, par là même, insulaire. On imagine mal aujourd’hui l’impact des deux œuvres majeures de cet inspecteur des Monuments historiques, Mateo Falcone (paru en 1829) et Colomba. Le premier a été écrit par un auteur qui ne connaissait rien de la Corse. Pourtant, reprenant un drame répété par au moins quatre autres observateurs de la Corse, il parvient à dresser en seize pages le tableau antique d’une culture répondant à une morale sauvage qui n’en demandait pas tant.

Pour qui connaît la Corse, l’histoire est proprement invraisemblable. Car un corse père ne tuerait jamais son unique héritier mâle parce qu’il a collaboré avec des gendarmes. Il revêtirait lui-même l’uniforme, il défendrait la chair de sa chair jusqu’à son dernier souffle. Jamais évidemment il ne l’abattrait comme un chien au nom de principes qui vont à l’encontre de la survivance des familles.

Et pourtant, on sort de la lecture de Mateo Falcone secoué autant qu’horrifié. Le caractère corse du père est fait de cet airain qui, dans l’Antiquité, tenait de chair aux héros. Il n’a plus de sentiments. Il répond à ces règles intangibles qu’on désigne dans les théâtres de Racine et de Corneille comme l’honneur, la fierté. Et tout ce qui entrave cette terrible mécanique doit être exclu du système, détruit, renvoyé au rebut. La question est donc de savoir pourquoi Mateo Falcone et son invraisemblable histoire ont réussi à ainsi marquer les esprits continentaux, au point de tout simplement gommer la réalité de l’époque, une réalité sombre et terriblement meurtrière.

Cette improbable rencontre entre une Corse romancée et mythique et une Corse convulsive mais réelle s’est soldée par la défaite de cette dernière. Dans un très remarquable ouvrage intitulé l’Image de la Corse dans la littérature romantique française, Pierrette Jeoffroy-Faggianelli démonte la mise en place de cette imposture littéraire. Elle aligne les différentes périodes du montage.

« — De la légende noire à la légende dorée de Napoléon, de 1815 à 1821, se dessine un renversement des valeurs qui substitue au titre d’usurpateur celui de prince de ce siècle. La Corse, réhabilitée par des auteurs corses, apparaît bientôt dans la légende napoléonienne qui s’élabore peu à peu autour du prisonnier de Sainte-Hélène, et que Napoléon lui-même élabore sur les lieux de son exil.

« — Le pays de la vendetta est justifié dans ses mœurs, de 1819 à 1822, au cours d’une polémique qui, dans un premier temps, répond encore aux attaques des pamphlétaires, et, dans un second temps, se concentre sur le problème de la justice en Corse qu’un magistrat a imprudemment, et peut-être impudemment, exposé.

« — La Corse “mélodramatisée” sur la scène du théâtre de la Gaîté, en 1822, confère à la première image romantique de la Corse une forme théâtrale qui utilise et souligne les excès qui la caractérisent.

« — La Corse “waller-scottée”, ou la Corse vue à la manière du “grand Écossais”, propose de 1823 à 1825, au travers de trois romans historiques, une image de l’Île où la mode littéraire façonne à nouveau les personnages de l’histoire.

« — L’invitation au voyage que constituent, de 1826 à 1828, les récits de quelques admirateurs de la Corse, et l’incitation de quelques articles de presse à puiser en Corse la matière d’une œuvre littéraire, oriente la curiosité des lecteurs vers ce “singulier pays” dont les mœurs sont “aussi neuves” que celles de l’Écosse, et le ciel plus beau.

« — Mateo Falcone ou la première nouvelle corse de Mérimée obéit à cette curiosité et, à partir d’une anecdote contée dans une revue, compose une image aux arêtes vives. Outrant et concentrant les effets que cherchaient à produire ses prédécesseurs, Mérimée donne à la Corse une couleur locale à la fois voyante et subtile.

« — L’image anecdotique de la Corse en 1829 est non seulement consacrée par Mateo Falcone mais aussi par un drame et deux nouvelles. Les détails anecdotiques se multiplient et deux personnages incarnent alors la Corse — le justicier, fidèle aux “coutumes barbares” du passé, et le bandit, hostile à la loi.

« — La Vendetta de Balzac, en 1830, révèle les images littéraires de la Corse et de l’Italie dont les frontières se devinent suivant les traits qui les caractérisent et qui, parfois, en se réduisant à de simples formules, font apparaître une image stéréotypée.

« — La trilogie corse[1], constituée par les trois motifs littéraires que les œuvres de la Restauration ont déjà esquissés, s’impose en 1831 au théâtre et dans deux nouvelles publiées par la Revue de Paris. Ces sujets privilégiés concernent les familles ennemies, Sampiero et Vannina, le bandit et la loi.

« — La Corse pittoresque[2] que décrivent les voyageurs en 1832 reflète un monde sauvage, inquiétant et exaltant. Deux personnages font sa célébrité : Napoléon, qui transforme Ajaccio en lieu de pèlerinage, et le bandit, qui, à l’intérieur de l’Île, défie les forces de l’ordre.

« — Le renouveau historique[3] et les travaux de recherche sur l’état des mœurs vont, sinon modifier, du moins élargir cette image de la Corse pittoresque. De 1830 à 1835, de nombreux ouvrages d’information témoignent d’une volonté d’analyse et de synthèse exhaustives. Cette même volonté anime les voyageurs qui, de 1836 à 1838, découvrent “toute la Corse”, celle du passé et celle du présent. Un Guide pittoresque invite le voyageur en Corse. L’Île devient “à la mode”.

« — La Corse mythique, ou la reconstitution de situations exceptionnelles dans un cadre corse, complète et prolonge au cours de cette période l’image d’une réalité passée et présente. Elle s’inscrit, d’une part, dans les représentations du peuple corse luttant pour sa liberté et du Corse Napoléon né sur cette terre “biblique”, d’autre part, dans ce qu’il convient dès lors d’appeler les mythes littéraires propres à l’image romanesque de la Corse.

« — L’image mystique, sécrétée par cette représentation mythique de la Corse, s’épanouit en 1838 et en 1839 dans un long roman historique et dans un opéra qui, l’un comme l’autre, visent à donner de la Corse une image totale, celle d’un monde occulte auquel le lecteur profane est initié.

« — Balzac et Mérimée[4] en Corse, à un an d’intervalle, composent deux images bien différentes de l’Île. Pourtant, curieusement, le prospecteur de mines en Sardaigne et l’inspecteur des Monuments historiques se rejoignent, par des voies diverses, dans un même rapprochement, ici implicite, là explicite, entre la Corse et la Bretagne.

« — Colomba, l’héroïne sauvage, œuvre née du voyage de Mérimée, illustre cette image totale de l’Île qui s’est peu à peu développée. À la fois pittoresque, mythique et mystique, la seconde nouvelle corse de Mérimée conjugue avec art la tradition et la nouveauté, le mythe et la réalité.

« — Flaubert[5] et Hugo[6], enfin, ajoutent une dernière touche à l’image romantique de la Corse, consacrée par Mérimée. »

Et pourtant, pour qui se plonge dans Colomba l’image de la Corse que renvoie l’auteur se veut plus réaliste que romantique. Colomba est une jeune femme prête à tout pour que s’accomplisse la vindetta. Elle ment à son frère, le manipule de manière à ce que celui-ci, « amolli » (ou humanisé c’est selon) par trop d’années passées sur le continent, retrouve l’énergie sauvage qui lui permettra de remplir son devoir de fils. Mérimée met en scène deux mondes qui ne se croisent que rarement : celui du préfet, incarnant la France et le roi et celui de la Corse au service de la justice et de la vie, tout en complexités, en arrangements tournées vers la guerre partisane et la mort. C’est en quoi ce qu’on a abusivement désigné comme le mériméisme est en fait en rupture avec ce qui existait avant Colomba et après Colomba. Colomba est une œuvre unique, mère d’un grand malentendu, qui va enchaîner la Corse à un reflet trompeur depuis près de deux siècles.

[1] Sampiero et Vannina de Rosseuw Saint-Hilaire, le Déjeuner du bandit de Rosseuw Saint-Hilaire, la Vendetta ou la Fiancée corse de Ducange.

[2] Pierrette Jeoffroy-Faggianelli donne pour exemple de cette Corse pittoresque les récits de voyageurs tels que M. Thierry et ses Notices sur la Corse et sur la Grèce, M. Lauvergne qui fait paraître ses remarques dans les Annales maritimes et commerciales ou encore J.-B. Dornier dans son Voyage pittoresque en Corse

[3] Notamment sous l’influence majeure des œuvres de sir Walter Scott. C’est durant la même époque ouverte par la Révolution de 1830 et marquée par les tout débuts de la révolution industrielle que paraissent les traductions des chroniqueurs Cirneo et Fillipini. En 1835, M. F. Robiquet édite ses Recherches historiques et statistiques sur la Corse, dont nous publions un extrait dans le second volume de cette anthologie. Abel Hugo, ancien officier de l’état-major, publie la Description pittoresque. M. de Susini, ancien magistrat, inclut la Corse dans un tableau de l’Italie pittoresque. A. Pasquin, bibliothécaire du roi au palais de Versailles et de Trianon, fait paraître en 1837, sous le pseudonyme de Valéry, des Voyages en Corse, à l’île d’Elbe et en Sardaigne.

[4] Pierrette Jeoffroy-Faggianelli fait ici allusion à la Vendetta de Balzac et à Colomba de Mérimée

[5] Flaubert avait déjà composé à l’âge de quatorze ans, en 1835, deux narrations d’inspiration corse intitulées Mateo Falcone ou Deux Cercueils pour un proscrit et San Petro d’Ornano (Histoire corse). Il réécrira sur la Corse dans ses Notes de voyage. Il y a débarqué à l’âge de dix-neuf ans.

[6] Les textes de Victor Hugo où il est fait allusion à la Corse ont presque tous à voir avec l’Empereur et le retour de ses cendres en 1840. Il faut pourtant noter l’« influence corse » présente dans les Burgraves, où le second personnage, Guanhumara, est corse. L’explication de ce nom curieux est donnée par l’auteur en deux vers :

Oui mon nom est plus charmant en corse, Ginevra !Ces durs pays du Nord en font Guanhumara…

Guanhumara est un personnage destinal porté et emporté par sa propre histoire. C’est elle qui révèle à Otbert qu’il s’appelle en réalité Georges Spadaceli et qu’il est corse.

Voici les strophes les plus marquantes où il est fait allusion à la vendetta :

La Corse ! pays sombre où toute plaie est fraîche,Où le sang toujours fume et jamais ne se sèche,Où l’on vieillit cent ans, n’ayant plus qu’un instinct,La haine, cendre rouge, au fond du cœur éteint !Tout enfant, j’ai vécu, pauvre et nu, sous des chaumes ;J’ai vu des visions, des spectres, des fantômes,J’ai juré par des noms qui laissent le remords,Et j’ai posé la main sur le crâne des morts.Et depuis ce temps-là, comme un forçat sa chaîne,Je traîne un lourd serment de vengeance et de haineMa race sur moi pèse, et j’ai sa mission ;Je porte tout, l’injure et l’expiation ;À des morts vénérés je dois une victime,Un meurtre pour un meurtre, un crime pour un crime… 
 […]
Je suis l’ombre des maux passés, l’éclair, le glaive,Toute ta race enfin qui devant toi se lève,
[…]
Qui te dit : Venge-nous ! et que tu vengeras.