Ange-Antoine ORSONI (1887-1965), mon père, originaire de Vero en Corse s’est souvenu, quelques mois avant sa mort, de ce qui se disait dans sa famille de Colomba Carabelli, qui avait séjourné chez son arrière-grand-père, et dont son grand-père, qui l’avait connue, avait un souvenir précis. Pour faire connaître ce témoignage, il écrivit les quelques pages qui suivent, qui s’appuient également sur le petit ouvrage de Lorenzi di Bradi (cf. bibliographie) :

I. COLOMBA

La Colomba de Mérimée parut dans la « Revue des Deux Mondes » en 1840. Succès exceptionnel, caractéristique de l’œuvre du Maître, qui en avait pris la substance sur le vif.

Nanti d’un titre d’inspecteur des Monuments historiques et chargé en 1859 d’une mission archéologique en Corse, il avait épluché soigneusement au préalable les publications déjà parues (de son ami A. Valéry notamment). Puis, bloqué par le mauvais temps à Bastia, il employa son temps à éplucher les dossiers des affaires criminelles. « Je me repais d’assassinats », écrivait-il à Valéry, en attendant d’entreprendre des excursions qui devaient à la fois lui faire « mener une vie de chien » et « l’enchanter ».

Et on le comprend. À cheval ou à dos de mulet dans des sentiers peu où pas entretenus, souvent à pied, traînant sa monture derrière lui à travers buissons et ronces, pour s’arrêter enfin à Fozzano, vivre de longues semaines dans l’intimité de celle qui devait être l’héroïne de sa nouvelle, il ne pouvait à tous égards mieux tomber. Le drame que venait de vivre la famille et dont Mérimée avait pu lire les péripéties dans les archives de la Cour d’Assises à Bastia, était récent ; les survivants en étaient encore et à jamais marqués.

Qui était véritablement Colomba ?

Née à Fozzano le 7 mai 1775, Colomba Carabelli (et non point della Rebbia) avait, non pas 17 ou 18, mais 64 ans à l’époque où elle hébergea Mérimée. Elle était veuve d’un citoyen Bartoli dont elle avait eu deux enfants : une fille, Catherine, avec laquelle elle vivait ; un fils qui fut tué le 30 décembre 1833 dans une rencontre où périrent également 5 autres jeunes hommes, un quatrième n’ayant été que blessé. Que s’était-il passé ? Une querelle d’après boire entre adolescents passablement désœuvrés, survenue peu de jours avant la rencontre. Le jeune Bartoli devait être parmi les agresseurs, puisque les adversaires furent tous acquittés aux Assises, en 1836. Cela, Madame Colomba Bartoli ne devait jamais l’admettre. Elle ne cessa jamais non plus de traiter juges, jurés, témoins, etc., de vendus, ni de crier sa haine à tous les échos.

Ensuite de quoi, elle dut à un moment donné s’éloigner non seulement du village de Fozzano situé à une douzaine de kilomètres à l’est du port de Propriano, mais également du canton et de l’arrondissement de Sartène, et se réfugier loin au nord, dans le canton de Bocognano. Elle fut accueillie à Vero et y séjourna un certain temps chez Antoine-Marie Orsoni, mon arrière grand-père paternel. Le fils de celui-ci, mon grand père donc, âgé à l’époque d’une vingtaine d’années, se la rappelait fort bien.

Elle était plutôt grande, sèche, extraordinairement énergique. Ce qui frappait immédiatement chez elle, c’était ses yeux dont on ne pouvait exactement définir la nuance, sauf qu’elle était sombre, et un regard fixe, insoutenable, qui l’avait fait surnommer chez elle « la morgana » (la sorcière). Rentrée dans son pays, non pas chez elle à Fozzano, mais à Olmeto, chez son gendre, elle y mourut le 6 décembre 1861, à 86 ans, 28 ans après la perte de son fils unique.

De sa fille, Catherine Bartoli- à qui le romancier prête, avec le prénom, le caractère indomptable et les qualités d’énergie de la mère – nous savons peu de chose, du moins quant au rôle qu’elle a pu tenir, étant donné son âge, dans la terrible, désastreuse et ruineuse aventure. On peut croire que tout le monde eut à cœur de ne pas l’y mêler. Que Mérimée en ait été amoureux, ainsi qu’il l’écrivait de Fozzano à un ami, Conti ou Morati, se comprend assez. Ne doutons pas qu’elle fut aussi belle qu’il la lui dépeint : « Grande : cinq pieds six pouces (1,72 m), des cheveux de jais allant jusqu’à terre, des yeux comme personne, trente-deux perles dans la bouche, etc. ». Et notre homme avait alors 36 ans. Qu’elle fut assez peu gênée avec cet hôte distingué, au point de « l’embrasser sur la bouche » à son départ, on peut également l’admettre, et possible encore, que ce ne fut pas la première fois. Pensa-t-il vraiment l’épouser, comme il l’écrit aussi, c’est moins probable. S’il dit vrai, il l’a échappé belle : la capiteuse Catherine était depuis des années la maîtresse d’un certain Joseph Istria, (qu’elle épousa en 1843), mais cela, Mérimée ne dut pas le savoir. On sait qu’elle lui écrivit longtemps après pour lui recommander un de ses fils qui, jeune bachelier, postulait un emploi. Il faut dire enfin qu’en 1839, Catherine Bartoli était âgée, non de dix-sept ni de vingt, mais bien de trente et un ans puisque, née à Fozzano en 1808. L’auteur, qui en avait 36 comme déjà dit, ne l’a évidemment pas ignoré, mais on ne saurait tenir rigueur à un romancier des libertés pas toujours explicables qu’il prend parfois avec la réalité.

Sa nouvelle, qui obtint dès sa parution en librairie un succès mérité, contient, en même temps que des passages merveilleux, des épisodes d’une invraisemblance crispante, qu’un auteur Corse n’oserait jamais jeter sur le papier, assuré qu’il serait de se rendre ridicule aux yeux du moins averti de ses compatriotes :

Les adversaires des Carabelli, par exemple, les « ennemis de la famille », dirait-on là-bas, les Barricini, c’est une espèce inconnue en Corse. Ils ont réellement existé ; je ne peux en retrouver le nom véritable, mais je me souviens parfaitement du surnom – les Fasgiani – sous lequel ils étaient connus en Corse. C’étaient de fiers hommes, au-dessus d’une mince question d’intérêt, matériel ou politique. Du reste, on ne les aurait pas eus de la manière que décrit Mérimée dans cette scène ridicule du guet-apens : deux hommes postés chacun derrière un mur, en vis à vis, de chaque côté d’un chemin étroit, tirant tous deux presque à bout portant sur l’arrivant, et le blessant à peine, (les maladroits, habitués depuis l’enfance à manier le fusil, ils eussent fait mouche à cent mètres) pif ! pif ! Le blessé surpris tirant à son tour sur l’un, puis sur l’autre avec le bras valide, boum ! boum ! et les tuant raides tous deux. Un enfant n’en aurait pas cru un mot.

Ce qui est exact encore, mais qui n’est pas dans la nouvelle, c’est que l’un de ces Fasgiani, revenant vers le village en même temps que tous ceux qui ramenaient les cadavres des deux frères, après la rencontre du 30 décembre 1833, apercevant la vieille Colomba à sa fenêtre, non encore informée, mais sûrement inquiète des coups de feu entendus, des cris, du vacarme, ne put se retenir de lui jeter : « O Morgana, descend, va, il y en a aussi pour toi ! »

Depuis combien de lustres ou de décennies les deux familles : les Faggiani (surnom) et les Carabelli (nom d’état-civil) étaient-elles en rivalité ou même en inimitié, nul peut-être n’est aujourd’hui en mesure de l’indiquer.

P.S. – En 1921 ou début 1922, un Carabelli, élève de Saint-Cyr ou de Polytechnique, se rendait en Corse en permission. Voyageant de nuit dans le train Paris-Marseille, des hommes, revolver au poing, voulurent dévaliser les voyageurs endormis du compartiment où se trouvait le jeune officier. Réveillé en sursaut, il réagit, sauta à la gorge d’un des agresseurs et fut aussitôt abattu.

Ange-Antoine ORSONI, août 1965 » (Texte original transmis par Claude ORSONI, (claude.orsoni@free.fr))

 

II. COLOMBA A FOZZANO

Sa famille :

COLOMBA naquit dans la rude tour, d’inghjò, d’en bas du village, dite tour des CARABELLI. Elle appartenait donc à la lignée du Capitaine TOMASO (1586), d’où le nom primordial de la famille TOMASI, ou FOZZANI TOMASI. Le fils de TOMASI, appelé Messer Geronimo, dettu Musciu, appose sa signature au feuillet quatorze du livre rouge, en date du 11 mai 1639 : « Noble Geronimo FOZZANO ».

De Geronimo naît Prospero (28 février 1629). De Prospero naît Francesco. De Francesco est né Simon-Jean, grand-père de COLOMBA[1]. Puis la famille se diversifie en plusieurs branches qui ont de belles alliances avec les grandes familles de la région.

Le 3 octobre 1742, après publication des bans de mariage dans l’église de Bichisà, par le Très Rév. Giac. Antoine ABATUCCI, piévan de CRUSCAGLIA, entre Gio-Felice de feu Giordano (TOMASI di FOZZANO) et la Magnifique Angela Francesca de Michelange COLONNA de Bichisà, se célèbre le mariage à Fozzano.

En 1759, se célèbre le mariage de Maria Colomba, fille du noble Simon-Jean TOMASI, avec le Magnifique Gian-Luca de feu Vincentello d’ISTRIA·COLONNA de Sollacaro.

Ce Jean-Simon a sa dalle funéraire dans la chapelle du Très-Saint Rosaire de Fozzano : « Depositus quem in pererinem filii erexerunt memoriam sanguine et virtute clarissimi Simoni Joan di TOMASI CARABELLIS. Obiit 1771 28 Dec. ». Erigé par ses (six) fils en souvenir durable du très illustre, par le sang et la vertu, Simon-Jean de TOMASI CARABELLI, décédé le 28 décembre 1771.

 

 

III. COLOMBA CARABELLI

 

Jean-Simon est le premier à ajouter à son nom le qualificatif de CARABELLI. Ce qualificatif devient patronymique vers 1780, cependant que plusieurs familles gardent le nom de TOMASI. Ainsi, COLOMBA naît TOMASI et meurt CARABELLI.

 

Un des fils de Simon-Jean, Gian-Battista, épouse Marie Innocente, fille d’Ignace BERNARDINI de Fozzano. « Le 21 septembre 1767, après avoir obtenu dispense de l’empêchement du troisième et quatrième degré de consanguinité, par l’intermédiaire de Mgr Thomas TUSOLI interroge le noble Gian-Baptiste, fils de Simon-Jean TOMASI, et Marie Innocente, fille d’Ignace BERNARDINI, de cet endroit, et bénit le mariage… ». Ce sont les parents de COLOMBA. C’est celui que MÉRIMÉE désigne sous le nom de Colonel GHILFUCCIO della REBBIA.

 

COLOMBA naît le 5 mai de l’an 1775. Elle est baptisée le onze du mois de juin suivant.

« y avait-il des inimitiés entre les deux familles, du sang, comme on dit en Corse ? »

Cela se racontait au village, nous dit MÉRIMÉE ; la haine aurait daté même du XVe siècle. Il nous en reste quelque trace date du XVIIe siècle, le 17 janvier 1652, une rixe éclate sur la place de l’église de Fozzano, entre Jean-Jacques, fils du Messire Geronimo de TOMASI ; deux camps se forment et la lutte menace de devenir générale. Comme il s’agit des principaux de la Rocca, le Lieutenant de Sartène envoie son chancelier Gualtieri pour les réconcilier. Heureusement, tout finit par un baiser de paix réciproque en signe de pardon, avec promesse de ne plus rouvrir les inimitiés sous peine de 400 écus d’amende.

Mais il est temps de présenter au lecteur les deux autres frères de COLOMBA, Simon-Jean et Ignace.

Simon-Jean, l’aîné de la famille, né le 18 décembre 1769, enrôlé dans les Milices provinciales du Commandant Georges SMITH, lors de l’occupation anglaise de l’île de Corse (…) et officier dans le régiment anglais les « Corsican Rangers » de Hudson Lowe.

Lors de la prise de l’île de Capri (près de Naples) par le Royal-Corse Napolitain, Jean-Baptiste (Orso) faisant partie du Bataillon d’élite, s’est trouvé face à face à son frère Simon, officier des Corsican Rangers. De part et d’autre, les Corses provoquent à la désertion pour ne recevoir en retour que le refus méprisant.

Ignace-François naît le 1er octobre 1777. Muni d’un certificat du Tribunal civil de Sartène, en date du 20 septembre 1895, le jeune Ignace, « âgé de 17 ans environ, de parfaites et excellentes mœurs, uniquement en vue de compléter ses études, gagne le continent italien pour étudier au collège de Pise ».

En 1805, il fait partie de la Légion Corse, dite aussi Légion Napoléon, prend part au siège de Venise et de Gaêta. À la suite de cette campagne, il est promu par le roi Joseph au poste de Secrétaire Général de l’Intendance, mais est destitué à l’avènement de Murat au trône de Naples. Après la mort de Murat, il est nommé Consul Général pour le Roi Ferdinand IV de Naples.

Accusé par les Généraux, COLLETTA et FRANCESCHETTI d’avoir attiré le roi Murat dans le guet-apens de Pizzo (1815), il s’en défend énergiquement dans ses « Mémoires du Chevalier Ignace CARABELLI », écrites en 1826[2].

Notices historiques sur la Rocca Extrait de : R.P. FIDELIS – AJACCIO 1952
(Fozzano et Colomba. Notes et documents. CNDP, CRDP de Corse. 1983)

[1] Registres paroissiaux de Fozzano. Demande de récognition de noblesse de la famille CARABELLI (Archives Départementales. AJACCIO).

[2] Traduites de l’italien par sa petite-nièce Jeanne Adeline CARABELLI. Femme de Lettres, et conservées dans les archives de la famille ROTILY-FORCIOLI Alexandre d’Arbellara.