Par Jean-Baptiste Marcaggi


 

La vendetta et le banditisme, qui sévissaient obscurément en Corse depuis des siècles, devaient devenir une source d’inspiration et trouver une haute expression d’art dans la célèbre nouvelle de Mérimée, Colomba, parue en 1841, qui révéla au public aussi bien en France qu’à l’étranger le tragique des mœurs corses.

Les bandits que met en scène Mérimée sont aimables, lettrés, citent volontiers du Virgile, et il les a volontairement dépouillés de la rudesse des hôtes du maquis. Colomba, au contraire, conserve, dans ses principaux traits, la sauvage énergie de la femme corse de l’époque, mais, néanmoins, elle est visiblement modelée sur un type littéraire connu de la tragédie grecque, et c’est, sans doute, cette tournure classique donnée à son héroïne qui a valu à Mérimée, en grande partie, la faveur du public.

Au lendemain de l’apparition de Colomba, le 1er octobre 1841, Sainte-Beuve notait, avec satisfaction, la similitude de la jeune fille corse avec l’Électre de Sophocle. Comme Électre attendant Oreste, Colomba attend son frère Orso pour venger le meurtre de son père. Comme Électre hurlant dans l’attente sa douleur sur le vestibule du palais de Mycènes, Colomba est une voceratrice qui répand sa douleur dans des chants de vendetta ; il y a même jusqu’à l’épervier de la ballata de Colomba qui correspond au rossignol de la lamentation d’Électre. Et Sainte-Beuve d’applaudir à ce retour à l’Antiquité classique : « Toutes les Électre de théâtres, dit-il, les Oreste à la suite, les Clytemnestre de seconde et de troisième main (et combien n’y en a-t-il pas !) sont à mes yeux plus loin mille et mille fois de l’Électre première que cette fille des montagnes, cette petite sauvagesse qui ne sait que son Pater. »

Dans quelle mesure Mérimée a-t-il adouci, transposé les mœurs violentes de la Corse au début du XIXe siècle ? « J’aurais pu, écrivait-il à son ami Ch. Lenormant [dès la publication de son livre], lui donner [à Colomba] quelques touches de couleur locale, mais ici [à Paris] on ne l’aurait pas cru. » Quels sont donc les traits de mœurs qu’il a observés sur le vif, et qu’il lui a fallu atténuer pour ne pas heurter le goût français ? Un philologue allemand, Max Kuttner, se posait la même question, en 1903, et se rendait expressément en Corse pour essayer de la résoudre. « J’entrepris, dit-il, de rechercher quelle part de vérité contenait cette nouvelle, ce qu’il pouvait encore en subsister aujourd’hui et quelle créance il fallait accorder à l’assertion de l’auteur lorsqu’il appelle ce roman une véridique histoire. » Reçu à Olmeto, chez le petit-fils et les petites-filles de Colomba, il ne peut que recueillir la légende qui s’était formée dans la famille sur la farouche grand-mère, légende pieusement entretenue, répétée presque mot à mot, en 1911, à Monsieur Pierre Thibault qui la publie dans l’Illustration sous le titre le Vrai Roman de Colomba, et dont voici la substance : l’inimitié qui éclata, à Fozzano, entre la famille de Colomba Bartoli, née Carabelli, et la famille Durazzo eut pour cause initiale l’enlèvement d’une jeune fille par un Bartoli ; il y eut plusieurs morts dans les deux camps et, finalement, François Bartoli trouva la mort à Tonichella, dans une rencontre mélodramatique avec les Durazzo où deux de ceux-ci périrent. Ce drame se déroula à l’entrée du village de Fozzano ; aux premiers coups du feu, Colomba apparut comme « une louve inquiète », et elle eut un dialogue shakespearien avec le vieux Durazzo ; sur l’intervention du « préfet et de l’évêque », les Carabelli et les Durazzo mirent fin à la vendetta en signant un septième et dernier traité de paix, sur lequel Colomba apposa sa signature, et « l’évêque lui demanda ses lunettes en souvenir ». Mérimée, avant de quitter la Corse, sollicita la main de Catherine Bartoli, fille de Colomba, que celle-ci lui refusa, « ne voulant pas se séparer de sa fille », et « parce que l’homme de lettres qui n’en était encore qu’à ses débuts lui apparaissait d’ailleurs comme un assez mince personnage ». Enfin les demoiselles Istria tirèrent « d’un vieux coffret » et communiquèrent à Monsieur Thibault, qui les reproduit in extenso, deux lettres de Mérimée, l’une adressée, le 6 février 1855, à Colomba qui l’avait prié d’obtenir un emploi à son gendre, Joseph Istria, et l’autre, le 13 juin 1869, à Catherine Istria, en réponse à une demande de recommandation en faveur de son fils auprès des professeurs qui devaient faire passer les examens du baccalauréat à Ajaccio, à la session de juillet.

Plus récemment, dans une biographie lyrique de Colomba intitulée la Vraie Colomba, Lorenzi de Bradi reproduit, en l’amplifiant, le récit de Monsieur Pierre Thibault. C’est « Chiara, une femme si merveilleusement séduisante qu’elle ensorcelait les plus insensibles », qui causa « la grande vendetta où figura Colomba ». Il place le drame de Tonichella, par erreur, en 1834 au lieu de 1833 et ajoute à la version de Thibault une autre version aussi mélodramatique. Il hésite à se prononcer sur le point de savoir si Colomba a signé le traité de paix entre les Carabelli et les Durazzo, car il n’est pas sûr, pour lui, que Colomba sût signer, étant née en 1765 « à une époque où l’ignorance faisait partie des quartiers de noblesse », mais il sait qu’à la signature du traité de paix on « vint en cavalcade à Fozzano comme pour un traité de paix entre deux royaumes, et il y avait entre autres Monseigneur Casanelli d’Istria, évêque d’Ajaccio, et le baron Lallemand, gouverneur de la Corse ». Il accepte, sans sourciller, que Mérimée « s’éprit de la fille de Colomba, au point de la demander en mariage », que sa demande ne fut pas agréée par Colomba qui ne voulait pas pour gendre un pinzuto (Français du Continent) et il ajoute que « Mérimée, tout en comprenant que ce refus n’avait rien de désobligeant pour sa personnalité, en éprouva du chagrin, car il aimait Catherine ». Monsieur Lorenzi de Bradi reproduit, comme inédites, en fac-similé, les deux lettres de Mérimée à Colomba (1855) et à Catherine Istria (1869) déjà données par Monsieur Pierre Thibault. Il prétend que Mérimée « poussa l’amour de l’art antique jusqu’à en chercher des vestiges en Corse » ; qu’Orso Carabelli, qui l’avait engagé à venir à Fozzano, alla à sa rencontre avec une escorte de bergers armés, que Colomba l’accompagnait à cheval, habillée d’une riche robe de soie, et, en travers de sa selle, une magnifique carabine damasquinée, don d’un préfet de l’époque ; que Colomba lui apparaissait comme une sorte d’idole barbare, qu’il se plaisait dans son charme singulier. Ces affirmations ne concordent pas, comme nous le verrons plus loin, avec la réalité des faits. Elles sont puisées exclusivement dans le fonds des traditions orales, acceptées sans contrôle, et ne forment qu’un tissu d’erreurs. Essayons donc d’établir comment Mérimée s’y est pris pour se documenter sur la vendetta et le banditisme.

Au préalable, à quelle époque Mérimée conçut-il le projet de se rendre en Corse ? Il comptait se mettre en route le 29 juin 1839. Il différa son départ pour des raisons que nous ignorons. S’est-il arrêté à Lyon, en juillet, pour se documenter sur la Corse auprès de J.-C. Gregorj, l’érudit corse, conseiller à la cour royale de Lyon, ou bien a-t-il fait sa connaissance à Bastia, où il aurait pu se trouver pendant les vacances judiciaires dans la seconde quinzaine d’août ? Le 1er août il est à Orange, chez le comte de Gasparin, ministre de l’Intérieur, dont les ancêtres sont originaires de Morsiglia, dans le cap Corse. Monsieur de Gasparin regrette de ne pas pouvoir l’accompagner dans son voyage. Il lui remet une lettre de recommandation pour Monsieur Tiburce Morati, sous-préfet de Bastia, et aussi, sans doute, pour le préfet de la Corse, Monsieur Jourdan (du Var), pour Monsieur Costa Ange-Pascal, sous-préfet de Sartène, pour les autorités judiciaires de l’Île. La présence de Mérimée est signalée à Avignon le 8 août. Il a dû rendre visite à Esprit Requien avec lequel il entretient de cordiales relations. Requien connaît la Corse pour y avoir herborisé.

Le jeudi 15 août, à huit heures du matin, Mérimée s’embarque à Toulon sur un des trois bateaux-poste à vapeur qui assurent le service entre Toulon et les ports d’Ajaccio et de Bastia, sans doute sur le Var, capitaine Cuneo, et il a dû arriver à Bastia, à moins de retard causé par le mauvais temps, le vendredi 16 août, à midi.

L’Insulaire français du samedi 24 août signale le haut intérêt qui s’attache à la mission archéologique de Monsieur Mérimée en Corse. Le Journal de la Corse, organe officiel de la préfecture, reproduit, dans son numéro du mercredi 28 août, le communiqué de l’Insulaire.

Accueilli à Bastia avec une chaude cordialité par Monsieur Tiburce Morati, et logé certainement à la sous-préfecture, il lie connaissance avec Messieurs Sigaudy, avocat général à la cour royale de Bastia, Capelle, conseiller, Pierangeli, conseiller aussi, mais « antiquaire instruit », Stefanini, substitut, Casabianca, Vogin, ingénieur des Ponts et Chaussées, peut-être aussi Gregorj. Il s’entretient avec eux de l’histoire et surtout des mœurs de la Corse. Monsieur Capelle, qui prépare un ouvrage sur les mœurs de l’Île, lui communique des poésies populaires corses : lamenti, voceri, sérénades ; Monsieur Gregorj met à sa disposition de précieux documents inédits.

En allant de Bastia à Aleria où subsistent de rares vestiges de monuments romains, il s’arrête à Cervione pour examiner la chapelle romane à double abside de Sainte-Christine ; il se livre, ensuite, à une étude approfondie de l’ancienne cathédrale de la ville morte de Mariana, la Canonica, église romane du XIIe siècle, puis de l’église de Saint-Perteo.

Monsieur Morati reçoit Mérimée dans sa maison familiale de Murato. Madame Morati, « l’aimable châtelaine », lui en fait gracieusement les honneurs. Monsieur Morati l’accompagne dans ses excursions, monté sur son fougueux « cheval noir » avec lequel il fait aisément ses huit lieues par jour. Il apprécie, en gourmet, les « bons vins du cap », le broccio, et ces « admirables jambons de Murato », auxquels, plus tard, « il ne pensera jamais sans émotion » ; il prend contact avec les paysans, prononce des jurons à la corse, sangue della madona ! enregistre des locutions corses, santa nega, salute a noi, souligne dans sa correspondance des corsicismes, comme porter son cheval (au sens propre, dit-il, et non dans l’acception figurée admise en Corse) ; il observe la belle plante humaine qui pousse dans l’Île, sans négliger sa mission archéologique dont il s’acquitte avec une conscience professionnelle étonnante. Il prend de nombreuses notes sur Saint-Michele de Murato, Saint-Césaire, la cathédrale du Nebbio, églises romanes du XIIIe siècle, les dessine avec une exactitude minutieuse.

Mérimée arrive à Ajaccio le samedi 31 août, vraisemblablement à midi. Le préfet de la Corse, Monsieur Jourdan (du Var), lui montre une cornaline gravée, provenant de fouilles faites en Corse, Monsieur Étienne Conti, « avocat et littérateur distingué », le renseigne sur des urnes funéraires découvertes à Saint-Jean, près d’Ajaccio. Il visite, dans l’après-midi, la maison et la grotte de Napoléon, et se promène ensuite sur la route des Sanguinaires qui longe l’admirable golfe d’Ajaccio.

L’emploi de son temps est rigoureusement réglé, d’après un programme établi, semble-t-il, à l’avance. Le lendemain dimanche, 1er septembre, il se rend à la colonie grecque de Cargèse, pousse ses investigations jusqu’à Paomia où on lui a signalé « des antiquités », découvre deux bas-reliefs bizarres, parmi les ruines de l’ancienne église Saint-Jean, puis, sur les indications du docteur Démétrius Stephanopoli, il part à la recherche, et découvre, entre Appriciani et Sagone, sur les bords du Liamone, une table de granit de deux mètres douze sur zéro mètre vingt et cubant plus d’une tonne, « divinité ou héros ligure, libyen, ibère ou corse », et dont il fait un dessin précis

Le lundi matin, 2 septembre, il part pour Sollacaro. En cours de route, il découvre à Monticchi un emplacement de château féodal. Il reçoit l’hospitalité, à Sollacaro, chez monsieur Colonna d’Istria, maire de cette commune ; le fils du maire lui sert de guide pour l’ascension du rocher escarpé où se trouvent les ruines du château féodal d’Istria, et, au passage, il examine le dolmen de Taravo, vingt et une lieue et demie de Sollacaro. Il se rend à Sartène où il est reçu par le sous-préfet, Monsieur Costa Ange-Pascal, le même qui, en 1844, se trouvait parmi les signataires du traité de paix qui mit fin à l’inimitié entre les Ortoli et les Roccaserra. Le pays est calme depuis cinq ans, mais des souvenirs tragiques et douloureux hantent la mémoire de tous. Les maisons, dans les villages, avec leurs façades entaillées de meurtrières, gardent une attitude hostile. On rencontre souvent, sur la route, un amas de branchages et de pierres, un mucchio, marquant l’endroit où un homme a péri de mort violente. Mérimée n’a qu’à interroger le premier venu. On lui fera, plus ou moins déformé, selon le parti auquel appartient le narrateur, le récit des vendettas qui ont ensanglanté le pays en ces dernières années.

Aucune lettre de Mérimée pendant son séjour à Sartène n’ayant été publiée, à notre connaissance, il n’est pas possible de préciser son emploi du temps pendant le mois de septembre 1839. On peut, toutefois, affirmer qu’il a examiné à loisir et dessiné : les menhirs de Rizzanese à une lieue de Sartène ; deux autres menhirs, à deux ou trois lieues de Sartène, au col de la Bocca della Pila ; des dolmens dans la vallée de Caouria ; les églises Saint-Jean et Saint-Quilico, de Carbini, églises romanes du XIIIe siècle ; des vestiges de tombeaux sur la colline de Cervariccio, dans la commune de Figari, et rendu visite, à Fozzano, avant son départ pour Bonifacio, à Colomba Bartoli et a sa fille Catherine, les célèbres héroïnes de l’inimitié entre les Carabelli et les Durazzo.

À Bonifacio, il cherche en vain l’emplacement de la Pala de Ptolémée ; il se livre à une étude attentive des églises gothiques de Sainte-Marie-Majeure et de Saint-Dominique, et il n’hésite pas à se rendre à l’îlot de Cavallo pour visiter la carrière de granit exploitée autrefois par les Romains.

Le 30 septembre, il est déjà à Bastia. Nous le savons par une lettre à Requien. Il l’informe que Colomba est une héroïne qui « excelle dans la fabrication des cartouches », qu’il a fait la conquête de cette « illustre dame qui n’a que soixante-cinq ans », et de sa fille Catherine, « héroïne aussi », de vingt ans, « belle comme les amours », et dont il est « ensorcelé ». Le même jour, il se rend à Murato dans le dessein de se faire accompagner par Monsieur Tiburce Morati dans sa tournée du cap Corse. Il fait la promenade tout seul, pour des raisons que nous ignorons, subit toutes sortes de tribulations à la tour de Sénèque, à Sainte-Catherine-de-Sisco où des « pierres lui roulent sous les pieds », et il rentre d’Erbalunga à Bastia en tenant son cheval par la bride. Il écrit à Morati, le 7 octobre, qu’il quitte la Corse « avec peine et espoir d’y revenir », mais aussi avec une impatience causée par « l’excès de moralité des femmes corses qui désole les voyageurs ». Il se rend à Livourne, de là à Naples, à Rome. Vers le 15 novembre, il est de retour à Paris.


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Dans quel but Mérimée s’était-il rendu en Corse ? Sa tournée d’inspection n’était qu’un prétexte ; l’Île, il ne l’ignorait pas, était d’une extrême indigence au point de vue archéologique. Point de monuments de l’Antiquité, il le savait par les Lettres sur la Corse, publiées dans le Globe en 1826-1827, et rien que de modestes églises du Moyen Âge, signalées, en 1835, par Robiquet dans ses Recherches statistiques sur la Corse, d’après les notes de Pierangeli. Il adorait voyager, il est vrai. Inspecteur des Monuments historiques depuis cinq ans, il avait déjà publié, sous forme de rapports au ministre, les Notes d’un voyage dans le midi de la France, les Notes d’un voyage dans l’ouest de la France, et les Notes d’un voyage en Auvergne. Mais la Corse n’offrait aucun agrément aux voyageurs : pas de routes carrossables, sauf celle d’Ajaccio à Bastia, et point d’auberges en dehors de ces deux villes. Il était attiré dans l’Île par un sentiment plus aigu que le plaisir de voyager. Lorsqu’il avait publié, dix ans auparavant, Mateo Falcone, dans la Revue de Paris de mai 1829, il avait stylisé la représentation de la Corse que ses lectures avaient formée en lui.

C’était un pays primitif où se conservaient les mâles vertus. Les échos enthousiastes publiés dans la presse parisienne sur les bandits corses, non des brigands mais des proscrits, entretenaient ce mirage. Théodore Poli, le roi de la montagne corse, avait bien été tué en 1827, mais Gallocchio, un de ses lieutenants, suscitait encore des enthousiasmes. Des collégiens, dans les lycées de Paris, rêvaient de devenir bandits en Corse. Stendhal avait publié en 1837, 1838, 1839, dans la Revue des Deux Mondes, des chroniques italiennes qui constituaient une sorte d’apologie de l’énergie, au sens italien du mot, c’est-à-dire des crimes de sang accomplis au mépris des lois. Ce grand timide subissait la loi des contrastes. Mérimée aussi, sous ses allures de dandy et de sceptique, avait un faible pour les natures primitives ayant conservé intacte leur trempe de caractère. Il avait projeté de les observer sur le vif. Peut-être avec l’arrière-pensée d’y trouver le thème d’une œuvre d’imagination, ainsi que pour la Vénus d’Ille, suggérée par son récent voyage dans l’ouest de la France (1837). « Vous avez peu de monuments, écrivait, le 1er août 1839, le comte de Gasparin au sous-préfet de Bastia, Monsieur Tiburce Morati, mais pour un homme comme lui [Mérimée] l’Île et ses habitants valent la peine qu’il veut se donner pour les connaître. » Et Mérimée, à la fin de son séjour en Corse, résumera ses impressions, en disant à Requien que « ce qui lui a plu surtout » dans l’Île, c’est la « pure nature de l’homme » et il ajoutera, sur ce ton de persiflage qui ne dissimule guère son émotion véritable : « Ce mammifère est vraiment fort curieux ici et je ne me lasse pas de me faire raconter des histoires de vendettas. »

Avant de partir pour la Corse, Mérimée avait étudié à fond les vieux chroniqueurs insulaires, Filippini, Pietro Cirneo, dont une édition savante venait d’être publiée récemment par Gregorj. Ses Notes d’un voyage et sa Colomba en sont imprégnées. Il avait lu attentivement et avec profit les Recherches statistiques de Robiquet, ingénieur des Ponts et Chaussées, qui avait habité la Corse pendant longtemps, et s’était trouvé en situation de connaître exactement les terribles inimitiés qui avaient désolé, en particulier, les communes de Sartène et de Fozzano.

C’était dans la région du sud de l’Île que vivaient les hommes énergiques et fiers qui méritaient la peine d’être observés de près. Les femmes avaient joué un rôle prépondérant dans ces vendettas. Monsieur Valéry, bibliothécaire du roi aux palais de Versailles et de Trianon, qui voyagea en Corse en 1835, avait rendu visite, à Fozzano, à la plus célèbre d’entre elles, « jadis une véritable amazone, et qui tirait fort joliment au fusil », ainsi qu’à sa fille Catherine, « qui faisait aussi bien le coup de fusil que Madame sa mère ». Nul doute que Mérimée n’ait puisé dans la relation de voyage de Valéry l’idée d’aller interroger sur place Colomba et sa fille. En 1835, lors du passage à Fozzano de Valéry, la paix venait d’être signée depuis quelques mois à peine entre le parti Carabelli auquel appartenaient Colomba et le parti Durazzo. Les maisons restaient encore barricadées et on se tenait, dans les deux camps, sur le qui-vive. Le village avait un aspect moins farouche, au mois de septembre 1839, à l’arrivée de Mérimée. Cinq ans de trêve rigoureusement observée avaient amené sinon l’apaisement du moins une certaine détente dans les esprits. Il est inadmissible, comme l’affirme Monsieur Lorenzi de Bradi, que Colomba et son frère soient allés à la rencontre de Mérimée à la tête d’une troupe de bergers armés. Ils n’auraient pu le faire qu’en violation de l’article 4 du traité de paix de 1834, signé, au surplus, non pas à Fozzano, mais bien à Sartène, et duquel il résulte que pas plus que Colomba que Monseigneur Casanelli d’Istria n’y prirent part.

Avec la passion qui la dominait, Colomba n’a pu que magnifier, en causant avec Mérimée, tous les actes des Carabelli. Subjugué par l’énergie farouche de la mère, ensorcelé par les beaux yeux de la fille, et en quête, il faut le dire, d’héroïsme, Mérimée a dû enregistrer avec complaisance les dramatiques récits qu’on lui débitait. Le fils de Colomba était tombé en héros, pour sûr, dans la rencontre du 30 décembre 1833, où il y eut quatre hommes tués et un blessé ! Si les meurtriers avaient été acquittés par la cour d’assises de Bastia, c’est que, Colomba l’affirmait avec force, on vendait la justice, en Corse ! Et Mérimée, par un instinctif mouvement de sympathie, attribuera à Orso della Rebbia, dans Colomba, le fameux coup double que Monsieur Jérôme Roccasera, propriétaire à Sartène, lui avait raconté avoir réussi, dans des circonstances tragiques ; Catherine Bartoli sera vivement présente à son esprit, sans doute, lorsqu’il tracera le portrait de Colomba della Rebbia, mais sa sympathie, toute cérébrale, et où entrait un goût prononcé de pittoresque, n’a pas eu d’autre manifestation.

Nous en sommes à nous demander quand et comment a pu éclore la naïve légende qui représente Mérimée éperdument amoureux de la fille de Colomba, au cours de son bref séjour à Fozzano, sollicitant sa main, et sa demande n’étant pas agréée ! Mérimée, en 1839, était âgé de trente-six ans ; il était maître de requêtes, inspecteur général des monuments historiques, écrivain célèbre. Il voyageait en Corse comme un haut personnage officiel. C’est méconnaître absolument la psychologie de Mérimée, distant, défiant, maître de soi, et, au surplus, amoureux, de toutes les forces de son âme, de Madame Delessert, à laquelle il restera fidèle toute sa vie, que de l’imaginer recevant le coup de foudre, désemparé comme un petit jeune homme candide, et suppliant Madame Colomba, « qui excelle à fabriquer les cartouches », de lui accorder la main de sa fille, « cinq pieds trois pouces, et qui, à l’âge de seize ans, a donné une raclée des plus soignées à un ouvrier de la faction opposée » ! Pour mesurer l’intensité et la qualité des sentiments de Mérimée, on n’a qu’à comparer les deux billets, très secs, qu’il a envoyés à Colomba et à sa fille, aux nombreuses lettres, si cordiales, qu’il a adressées à la famille Morati.

Rentré à Paris à la mi-novembre 1839, moins de cinq mois après, le 9-10 avril 1840, Mérimée expédie à Monsieur Tiburce Morati un exemplaire des Notes d’un voyage en Corse qu’il prie d’apprécier « comme le souvenir de quelqu’un qui l’aime fort », bien que ce soit, se hâte-t-il d’ajouter avec une ironie froide qui masque sa vive sensibilité, « ennuyeux à dormir debout » et il fond, comme dans un creuset, ses souvenirs tout chauds de Colomba et de sa fille, ses observations directes sur la Corse, ses réminiscences de l’Antiquité classique, met enfin son héroïne corse au point perspectif de l’Électre de la tragédie grecque. Il confia à Maxime du Camp qu’il avait recopié seize fois le manuscrit de Colomba, car il avait l’habitude de « recopier ses manuscrits et en les recopiant il les modifiait ». Le texte définitif paraissait dans la livraison du 1er juillet 1840 de la Revue des Deux Mondes et il obtenait, comme chacun sait, le plus éclatant succès.


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Les récits de Colomba Bartoli, à Fozzano, de Jérôme Roccaserra, à Sartène, ont été, croyons-nous, les principales sources d’inspiration de Colomba. Il s’y mêlait de la passion et de la vanité. Les événements étaient présentés à Mérimée sous un angle particulier. Nous allons essayer de faire apparaître leur véritable physionomie à l’aide de documents d’archives.

Depuis un temps immémorial, le village de Fozzano était divisé en deux partis ennemis correspondant aux haut et bas quartiers du bourg : le parti soprano, dit parti Durazzo et Paoli, et le parti sottano, dit parti Carabelli, Bartoli et Bernardini. En 1830, le nommé Paul Paoli abandonna, pour un motif futile, le parti Durazzo et passa au parti Carabelli. On lui en garda une sourde rancune. S’y mêlait-il une question de femme ? Probable, mais ce n’était point nécessaire pour renforcer la haine que nourrissait contre lui tout le clan Durazzo. Rien de plus lâche, de plus vil, pour un vrai Corse, que de trahir son parti ! Le cas échéant, on saisissait au vol la plus mince occasion pour faire subir au félon les pires avanies ! C’est ainsi que, le 26 juin 1830, jour de la fête patronale du village, après les vêpres, Pierre-Paul Paoli, du parti Durazzo, chercha querelle au transfuge, Paul Paoli, pour un motif futile, parce qu’il l’avait, disait-il, regardé de travers. Des amis accoururent des deux côtés : des coups de feu éclatèrent. Dans le camp Durazzo : un tué, Pierre-Paul Paoli, et trois blessés, ses deux fils et le neveu du mort. Dans le camp Carabelli, deux tués, Paul Paoli, le transfuge, et J.-B. Bernardini.

Arrêté, Michel-Ange Paoli, du parti Durazzo, sous l’inculpation d’avoir assassiné Bernardini, fut traduit, le 17 mai 1831, devant la cour royale de Bastia et acquitté. Le lendemain, comme il se dirigeait vers son hôtel, en compagnie de son frère et de son neveu, trois coups de feu furent tirés sur eux sans les atteindre. Bientôt après, par représailles, un Carabelli, qui se rendait à Sartène avec une nombreuse escorte, était tué près de Propriano. Les maisons des Carabelli et des Durazzo, à Fozzano, étaient crénelées et barricadées

Dans les deux camps, on se conduisait en belligérants. Garde-toi, je me garde ! telle était la maxime mise en action, depuis des siècles, dans les guerres privées de famille à famille. Toutes les armes, toutes les ruses étaient loyales, même le plus odieux guet-apens !

Colomba Bartoli était l’animatrice du parti Carabelli. Son fils unique, François, de sang bouillant, avait minutieusement organisé une embuscade contre les Durazzo, mais il devait y trouver la mort, et voici dans quelles circonstances. Il s’était posté, le 30 décembre 1833, derrière le mur de clôture d’un enclos, dénommé Tonichella, aménagé pour abriter plusieurs personnes, et percé de meurtrières, en compagnie d’Antoine-Michel Bernardini, François et Joseph Paoli, pour surprendre au passage Michel Durazzo, accompagné de ses fils, Jean-Baptiste, Jean-Paul et Ignace, de deux de ses neveux, François-Marie et Baptiste, et de plusieurs ouvriers lucquois, qui se rendaient de Fozzano à ses propriétés. Arrivé au lieu-dit Filetta, entre Fozzano et Olmeto, à huit heures du matin, le groupe Durazzo fut accueilli par une salve de huit coups de feu.

Le résultat de cette sanglante rencontre fut le suivant : dans le parti Durazzo, deux morts et un blessé, les frères Jean-Baptiste et Ignace Durazzo tués, Jean-Paul blessé ; dans le parti Carabelli : deux morts, François Bartoli et Antoine-Michel Bernardini.

« Il paraît positif, écrivait, le 1er janvier 1834, le maréchal des logis Sabiani, que les tués, Bernardini Antoine-Michel et Bartoli François, étaient à guet-apens. On présume même qu’ils étaient accompagnés du prévenu Bernardini et des nommés François et Joseph Paoli, de la commune de Fozzano. Le fait est que ces derniers ont pris la campagne, comme aussi François-Marie et Baptiste, frères Durazzo, qui se trouvaient en compagnie de leurs cousins, Ignace et Baptiste, frères Durazzo, au moment où ils furent tués. »

Monsieur Mariani, sous-préfet de Sartène, transmet au préfet, le 2 janvier 1834, le rapport ci-après du maire de Fozzano :

« Antoine-François Durazzo, maire de Fozzano, faisant fonctions d’officier auxiliaire du procureur du roi, ayant été informé par la rumeur publique que, quelques instants auparavant, un assassinat venait d’être commis sur la voie publique qui conduit à Propriano, sur Monsieur Michel Durazzo et ses fils et neveux qui se trouvaient avec lui, nous nous sommes, conformément à la loi, rendus sur les lieux du délit. Arrivé au lieu-dit la Tonichella, appartenant à J.-B. Carabelli, nous avons constaté sur la voie publique qui aboutit audit enclos de Tonichella qu’Ignace et S.-B. Durazzo, fils de Michel susdit, ont été tués près d’un mur qui clôture ledit enclos et touche la voie publique à l’aide de deux coups de fusil qu’ils ont reçus par côté — ledit mur a été aménagé pour abriter plusieurs personnes. Nous avons spécialement remarqué qu’il y avait trois sièges ; deux à l’angle du mur, et l’autre un peu plus bas, destinés à garantir des coups les individus qui s’y étaient cachés. Dans ce mur se trouvaient des meurtrières pratiquées au-dessous d’un madrier qui avait été placé là expressément. Sur les lieux, nous avons trouvé le caporal de voltigeurs Graziani, lequel, avec les autres voltigeurs qui étaient avec lui et sur mes instances, m’a fait connaître les dispositions des lieux où les deux assassinats avaient été commis.

« Nous avons passé au-delà de l’enclos, et avons trouvé, l’un près de l’autre, à une distance de cent cinquante pas environ du mur, les cadavres d’Antoine-Michel Bernardini et François Bartoli, lesquels ont reçu des coups qui leur ont donné la mort et il semble qu’ils étaient en fuite.

« Rentrés au village, nous nous sommes transportés dans la maison de Monsieur Michel Durazzo et l’avons interpellé, ainsi que son fils Jean-Paul, sur les circonstances de l’assassinat qui venait d’être commis sur la personne de ses fils Jean-Baptiste, Ignace et Jean-Paul, les deux premiers morts et ce dernier blessé dans les deux cuisses.

« Ils nous ont répondu que, ce matin, avant l’aube, ils se rendaient à leur propriété de Tavaria avec des laboureurs pour faire défricher des terres incultes ; qu’arrivés sur la voie publique qui est contiguë à l’enclos de la Tonichella, il fut fait une décharge de sept à huit coups de feu auxquels succombèrent instantanément les frères J.-B. et Ignace Durazzo, et l’autre frère, Jean-Paul, a été blessé dans les deux cuisses et a reçu un autre coup sur la crosse de son fusil, et celui-ci est tombé à terre sans qu’il ait pu en faire usage. Le blessé est tombé lui-même quelques instants après, perdant du sang par ses blessures, et il n’a pu revenir à lui qu’après avoir reçu des soins. Il a déclaré avoir vu et reconnu derrière le mur François et Joseph Paoli, fils de feu Jean-Baptiste, et avec eux Pierre, Paul Bernardini surnommé le Sgrifato, lesquels ont pris la fuite en compagnie d’Antoine-Michel Bernardini et François Bartoli. Le père et le fils déclarent, en outre, qu’ayant interpellé les assassins, François Paoli, dit Chiaravalle, répliqua : “Eh ! il n’est plus temps, ô Giambarone, s’écria-t-il, s’adressant à Michel Durazzo, le carnage sur la route est consommé !” Jean-Baptiste et François-Marie, frères Durazzo, et fils de feu Antoine, poursuivirent les cinq assassins qui fuyaient dans une attitude hostile, et, dans la lutte, Antoine-Michel Bernardini et François Bartoli ont péri.

« Michel Durazzo et son fils Jean-Paul ont déclaré être demeurés sur la route et n’avoir pas fait usage de leurs armes. »

Tel est le bilan du drame de Tonichella dans lequel périt le fils de Colomba : du côté Durazzo, deux morts et un blessé ; du côté Bartoli, deux morts. Dans les deux camps, on était trop profondément atterré pour qu’on pût songer à engager des dialogues shakespeariens, comme le prétend Monsieur Lorenzi de Bradi.


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Nous allons, maintenant, essayer de dégager de la légende l’histoire du coup double de Roccaserra que Mérimée a mis en relief dans Colomba.

À Sartène, comme dans la plupart des communes de l’Île, la population était divisée en deux partis : le parti du quartier Sant’Anna, dit parti Roccaserra, et le parti du Borgo, dit Ortoli. Les haines personnelles venaient renforcer les antagonismes politiques.

À la révolution de Juillet, les ortolistes organisèrent d’autorité une garde nationale malgré l’opposition du maire en exercice, fidèle au régime déchu, Monsieur Roccaserra. Le commandement en fut confié à Sébastien Pietri.

Le 16 septembre 1830, au moment où celui-ci faisait une patrouille à la tête de quarante gardes nationaux et de huit gendarmes, des coups de feu partirent des maisons qui bordent le quartier Sant’Anna : Sébastien Pietri fut tué, trois gardes nationaux et deux gendarmes blessés.

Dans les deux camps, on ne vivait plus que sur le pied de guerre. Mais les années passaient et la mort de Sébastien Pietri criait encore vengeance. Sébastien avait pourtant laissé deux frères, Alexandre et Camille, deux jeunes gens hardis, courageux, qui, demeurés orphelins de bonne heure, avaient été élevés par leur oncle, l’abbé Paul-Marie Pietri. Chacun avait le pressentiment que, tôt ou tard, l’inévitable devait se produire entre les Pietri et les Roccaserra. La loi du sang pesait sur leurs destinées.

Trois ans plus tard, le 20 février 1833, la nouvelle se répandit à Sartène, mais sans surprendre personne, que les frères Alexandre et Camille Pietri avaient été abattus par leur ennemi, Jérôme Roccaserra, dans des circonstances restées mystérieuses. Le drame était relaté en ces termes par Monsieur Giubega, sous-préfet de Sartène, dans une lettre au préfet de la Corse, en date de ce même jour :

« Nos tristes prévisions ne se sont que trop tôt réalisées. Aujourd’hui à deux heures environ après midi, une rencontre fortuite a eu lieu entre les deux partis qui divisent la ville de Sartène, dans la plaine du Rizzanese.

« Les frères Alexandre et Camille Pietri appartenant au parti de l’ancienne garde nationale sont demeurés sur la place criblés de balles. Les individus du parti opposé qui ont participé à cette malheureuse affaire ont pris la fuite.

« La voix publique ne les désigne encore que dubitativement ; ce ne sera que par le courrier de samedi que je pourrai vous écrire quelque chose de positif à cet égard. Cependant on assure que le sieur Jérôme Roccaserra, frère de l’ancien maire, a été grièvement blessé. Dès que j’ai appris ce funeste événement, je me rendis sur la place publique ; j’invitai la garnison à prendre immédiatement les armes, et je lui fis occuper les postes les plus importants de la ville afin qu’elle pût, au besoin, empêcher de nouveaux malheurs… »

Monsieur Giubega donnait au préfet, le surlendemain, 22 février, des détails plus circonstanciés :

« On s’accorde généralement à dire, écrivait-il, que cette malheureuse affaire est décidément le résultat d’une rencontre fortuite entre les sieurs Camille et Alexandre Pietri, tous deux frères de l’une des victimes du 16 septembre 1830, d’une part, et les sieurs Jean-François Durazzo, Jérôme, Paul-François, Jean-Paul, cousins Roccaserra, et Paul-François Pietri, surnommé Spanto, de l’autre. La partie, comme vous voyez, n’était pas égale, aussi les frères Pietri ont-ils succombé. Du parti opposé, le seul Jérôme Roccaserra a été grièvement blessé à un bras. Il paraît que l’avant et l’arrière-bras ont été également fracturés. On assure que l’amputation est inévitable et que l’absence de chirurgien ayant la capacité nécessaire met les forces du sieur Roccaserra en danger. Le lieu de sa retraite n’est pas connu jusqu’ici…

« J’ai jugé convenable de réunir à Sartène toutes les brigades de gendarmerie et les différents détachements de voltigeurs corses stationnés dans l’arrondissement… »

Que se passa-t-il ensuite ? Le 3 mars, Monsieur Jérôme Roccaserra se constituait prisonnier. L’instruction, vivement menée, tournait bientôt court. Monsieur Giubega le constatait dans une lettre au préfet du 19 mars :

« La procédure, qui touche à son terme, semble n’avoir jeté aucune lumière sur les circonstances qui ont amené la catastrophe du 9.0 février dernier.

Ainsi toujours même obscurité sur la question d’agression et de provocation ; et ici la justice ne pourra même pas s’aider du secours des conjectures et des probabilités, car si d’un côté il n’est pas présumable que deux aient eu la témérité d’en attaquer cinq, de l’autre il n’est guère permis de supposer dans un individu assez de lâcheté pour en attaquer deux, et assez de férocité pour avoir voulu de gaieté de cœur se souiller de ce même sang qu’il s’était cru dans la nécessité de verser en 1830.

« Je ne vous entretiendrai pas des différentes versions qui circulent sur cette malheureuse affaire. Chacun en parle sous l’inspiration de ses animosités ou de ses affections particulières, et aucun témoin oculaire ne s’est présenté, jusqu’ici, pour départager des opinions aussi diamétralement opposées. Cependant la plus communément accréditée, c’est qu’il n’y a pas eu guet-apens ; que l’événement a été l’effet d’une pure rencontre, et que des paroles irritantes échangées de part et d’autre ont déterminé l’explosion dont les frères Pietri sont demeurés des victimes…

« Pour les ortolistes, les frères Pietri avaient été surpris par cinq roccaserristes, parmi lesquels Jérôme Roccaserra, le frère de l’ancien maire, et lâchement assassinés. Pour les roccaserristes, les frères Pietri avaient tendu une embuscade à Jérôme Roccaserra qui, bien que blessé au bras gauche, réussit, par un prodige d’habileté et d’énergie, à les tuer coup sur coup. Les imposantes forces de police concentrées à Sartène avaient de la peine à endiguer l’effervescence des esprits. »


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Mais la situation restait grave ; elle inquiétait les représentants du gouvernement.

Nommé, le 18 octobre 1833, commandant de la dix-septième division militaire, poste laissé vacant par le décès de Monsieur le Lieutenant-général Lafond de Bloniac, monsieur le lieutenant-général, baron Lallemand, avec son grand cœur, s’appliqua à faire œuvre d’apaisement dans l’Île, à mettre un terme aux sanglantes inimitiés qui avaient pour cause initiale, le plus souvent, le port d’armes. Aidé de monsieur l’avocat Figarelli, il se rendit dans les communes où existaient des inimitiés et grâce à sa haute influence, à son prestige de brillant officier de l’Empire, il faisait signer : le 16 avril 1833, le traité de paix de la famille Capponi, de Tivolaggio, divisée en deux partis ; le 19 octobre 1834, le traité de paix entre les habitants de Porri et Silvareccio, à Bastia ; le 2 décembre 1834, le traité de paix entre les habitants d’Olmeto et les bergers de Ciamanacce. Le 1er décembre 1834, il était à Sartène en vue de la conclusion d’un traité de paix entre les membres du parti de Sant’Anna et ceux du parti de Borgo.

Après des démarches délicates et pressantes, les médiateurs avaient obtenu l’adhésion à un projet d’union des chefs des deux Partis et même celle de l’abbé Paul-Marie Pietri, qui avait été cruellement éprouvé par la perte de ses trois neveux, ses seuls héritiers, et, depuis lors, n’avait plus franchi le seuil de sa demeure. Ce vieillard vénérable qui n’avait rien à craindre à la prolongation des hostilités s’était rendu, néanmoins, aux « prières toutes paternelles » du général baron Lallemand.

Toutes les personnes comprises dans l’inimitié se trouvaient, en conséquence, réunies ce jour-là, à onze heures du matin, dans l’église paroissiale de Sartène, et, après avoir entendu la messe célébrée par le curé Luciani, juraient devant le maître-autel, entre les mains du lieutenant-général baron Lallemand, de tenir et garder le contrat de paix dont il leur fut donné lecture, au nom de Dieu, de la patrie, du roi des Français et basé principalement sur le pardon et l’oubli des événements du passé, la confiance et l’union pour l’avenir, et la prohibition des armes à feu en ville.

Après l’allocution adressée par monsieur le lieutenant-général au peuple de Sartène, un Te Deum d’actions de grâces fut chanté pour rendre encore plus solennel et sacré ledit contrat, dressé par Monsieur Roccaserra, notaire royal, résidant à Sartène.

Une cérémonie identique avait lieu la semaine suivante, le 13 décembre 1834, dans la même église paroissiale de Sartène et en présence du général baron Lallemand, pour la signature du traité de paix entre les habitants de Fozzano appartenant au parti soprano, et ceux du parti sottano, lesquels, afin de mettre un terme à des inimitiés sanglantes remontant à près d’un siècle, juraient à la face de Dieu et de la nation « de ne plus se faire la guerre, de vivre désormais en bons parents, amis et compatriotes » et, d’autre part, reconnaissant que « la facilité avec laquelle on a recours aux armes est le plus souvent la cause des désordres qui commencent les inimitiés et toujours celle qui les étend et les perpétue, s’interdisaient le port des armes dans cette commune ».

On s’appliqua, de part et d’autre, à observer scrupuleusement des conventions consenties de plein gré et jurées d’une façon solennelle. Madame Colomba Bartoli quitta Fozzano, en 1840, et alla s’établir définitivement à Olmeto auprès de sa fille qui avait épousé Monsieur Joseph Istria. Monsieur l’abbé Paul-Marie Pietri, accablé de douleur, avait repris sa vie de reclus dans sa vieille maison de la place Porta, la Casa longa, et laissé croître sa barbe en signe de deuil, pour se conformer à un vieux rite corse. L’oubli, lentement, se faisait dans les esprits, aussi bien à Fozzano qu’à Sartène. Mais l’atmosphère restait chargée d’électricité ! Il suffit, en 1841, de la lecture, à Sartène, d’une note du chapitre 17 de Colomba, qui révélait que Monsieur Jérôme Roccaserra s’était vanté avec Mérimée, comme d’un exploit héroïque, d’un lâche assassinat commis sur les frères Pietri, pour faire remonter à la surface des haines assoupies depuis sept ans. De ce jour, Monsieur Jérôme Roccaserra avait signé son arrêt de mort. Tout vient à point à qui sait attendre. Le lieutenant de gendarmerie de Sartène écrivit au préfet de la Corse, le 26 novembre 1843 :

« J’ai l’honneur de vous rendre compte que le 24 de ce mois, vers une heure de l’après-midi, Monsieur Roccaserra Jérôme, dit le Bisenteluccio, propriétaire, demeurant à Sartène, a été tué sur la route Royale, qui de Sartène conduit à Propriano au lieu-dit la Jargalella, à un kilomètre de Sartène, à l’aide de trois coups d’armes à feu dont trois balles lui ont percé les reins et deux autres, l’ayant atteint à l’épaule gauche, sont sorties au-dessous du téton droit.

« Les assassins de Monsieur Roccaserra étaient deux. On les a vus fuir, mais ils n’ont pas été connus.

« Monsieur Roccaserra ayant survécu près de cinq heures à ses blessures a déclaré n’avoir pas vu ses assassins et il n’a pu fournir le moindre soupçon sur personne. Cependant, dans la soirée du 22 courant, il aurait confié au maréchal des logis Monti de la résidence de Sartène qu’il était sûr qu’on allait l’assassiner un jour ou l’autre, attendu qu’il y avait des bandits qui lui en voulaient et que ces bandits étaient Tramoni, dit Muzzichello, Jean Pedinelli, de Belzèse, et Cicchino Tramoni, non prévenu, père du bandit Tramoni, dit Calzarone, tué en Sardaigne. Il n’a pas voulu confier au maréchal des logis Monti les motifs pour lesquels ces trois individus en voulaient à ses jours. »

On raconte qu’aussitôt connue, à Sartène, la nouvelle de la mort de Monsieur Jérôme Roccaserra, on vit apparaître l’abbé Paul-Marie Pietri, le visage rasé, à une des fenêtres de sa maison de la place Porta qui depuis 1830, c’est-à-dire depuis treize ans, étaient restées hermétiquement closes.